jeu.

07

avril

2011

Folie sur ordonnance

Source : l'article intégral dans VSD n°1754 (du 7 au 13 avril 2011)

Par Sylvie Lotiron

 

Certains Parkinsoniens, Comme Henri David, notre témoin, accusent leur traitement de leur avoir fait perdre la tête. Un tribunal vient de donner raison à l’un d’entre eux.

 

Ce n’est pas avec moi que ma femme a vécu, mais avec un homme dont le cerveau avait été dopé par un traitement destiné à traiter les symptômes de la maladie de Parkinson. » Parce qu’il n’a « pas à avoir honte » de ce qui lui est arrivé et « parce qu’il faut que les gens sachent »,

Henri David, 62 ans, atteint de troubles neurologiques depuis l’âge de 33 ans, nous a reçus chez lui, malgré ses difficultés à se concentrer, son extrême fatigue, son émotivité, symptomatiques de sa maladie. Malgré aussi les jugements auxquels il a conscience de s’exposer en témoignant de ses comportements anormaux. En sursis, dans la magnifique maison de bois qui risque de lui être confisquée, l’ex-directeur de travaux nous raconte ces vingt-cinq années pendant lesquelles il a été « un autre ».

 

Avant de l’entraîner dans une espèce de délire mégalomaniaque qui a fini par les ruiner, lui et sa femme, son traitement à base d’agonistes dopaminergiques avait fait des miracles, transformant un individu diminué par une maladie très invalidante en un homme plein d’allant, dynamique. « Le problème, c’est que j’avais une telle pêche que tout le monde était prêt à me suivre», explique ce sexagénaire. Hyperactif, infatigable, Henri David multiplie les activités, fonde des associations, crée leRaid des baroudeurs en 2 CV à travers l’Afrique du Nord. « Heureusement que tu es malade, sinon tu nous tuerais tous ! », ironisent ses proches. Pour les remercier, il offre des voitures, organise des croisières. Projette même de louer deux Boeing 737 pour les emmener en vacances.

 

Afin de réaliser ses projets fous, il vend son appartement. Insatiable, il dépense des sommes faramineuses pour acheter tout ce qui lui tombe sous la main. « Il emportait la tondeuse à réparer et revenait avec une neuve, trouvant le délai trop long », soupire sa femme, Martine.

En 2006, il achète « le terrain de ses rêves pour y construire la maison qui va avec ». Et, pourquoi pas, dix autres, pour ses amis. « Comme j’étais ingérable, l’architecte m’a planté là avec mon projet. » Qu’importe, il termine les travaux avec sa femme et un menuisier, en neuf mois.

Grâce à un emprunt de 300 000 euros que sa petite retraite ne lui permet pas de rembourser. Deux semaines avant l’accord de ce prêt, Henri, dans un accès de lucidité, avait pourtant découpé sa carte de crédit, sous le regard médusé de son banquier.

Aujourd’hui, il risque de se retrouver à la rue.

« Beau cadeau à ma femme qui, dit-il, amer, mériterait plutôt la Légion d’honneur pour être restée à mes côtés durant toutes ces années.

De coupable, je suis passé à victime », plaide ce patient qui n’en veut pourtant « pas spécialement au corps

médical. Juste à ma neurologue, qui m’a laissé vingt-cinq ans dans l’ignorance totale des effets pervers du traitement, sans jamais me poser de questions sur ma façon de vivre ».

 

Sans la rencontre fortuite, en 2007, d’un journaliste médical qui l’a éclairé sur les raisons probables de ce comportement,Henri David aurait pu rester encore longtemps dans ce qu’il appelle son « délire ». « Lorsque j’ai parlé à ma neurologue des effets secondaires de sa prescription, elle m’a simplement répondu : “ça peut arriver” ! » Comme les laboratoires et les autres médecins, elle n’ignorait pourtant pas les possibles effets dangereux du traitement.

Effets signalés sur les notices depuis 2006. Et connus depuis au moins 1993, quand le Pr Pierre Pollak publia La Maladie de Parkinson au quotidien, aux éditions Odile Jacob. Le neurologue y décrivait déjà le risque induit par les agonistes dopaminergiques, de la survenue « d’actes irraisonnés, de délire, de modifications du comportement », notamment « sexuel, avec une libido débordante, avec souvent hyper-sexualité ». Hyper-sexualité qui a pris chez Henri David la forme d’un goût aussi soudain qu’irrépressible pour le travestissement. « J’achetais des sous-vêtements féminins de marque et je sortais la nuit. Je claquais des fortunes en champagne – que je ne buvais pas – dans les boîtes de nuit. »

 

Plusieurs neurologues se demandent comment il a résisté à tout cela. « Vous êtes encore là ! » lui aurait dit l’un d’entre eux, avant de supprimer aussitôt une partie des quinze médicaments qu’il absorbait en toute confiance et de diminuer les doses de ceux qu’il continue de prendre, aujourd’hui.

 

 

 

 

 

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